mercredi 16 février 2011

Notes et compétences, quelle équation ?

C'est une question qui agite la salle des profs, à l'heure de la mise en oeuvre du socle commun. 

J'émets l'hypothèse de l'incompatibilité. La note sur 20 permet, à travers l'exemple de la dictée, de sanctionner les fautes. On peut rétorquer que dans les multiples évaluations notées, les points sont comptés en positif : on pointe les réussites des élèves par un point, qu'on pourra d'ailleurs décliner jusqu'au quart de point selon le degré d'approximation de la formulation de l'élève. Retirer un demi ou un quart de point sur une question permet de signifier à l'élève que sa réponse n'est pas parfaite, mais qu'elle comprend tout de même un élément de réponse positif. Mais au final il restera encore une soustraction, celle qui sépare le 12 du 20, ces 8 points non acquis. Que dit cet écart ? C'est le fossé entre le réel et le prescrit. La norme curriculaire n'est pas le 10/20, mais le 20/20. Nous positionnons en permanence l'élève devant une norme parfaite et prescrite, issue du programme, face à laquelle se construit une autre "norme", la moyenne de la classe, correspondant au "réel" de la classe.
Si l'on se penche sur les moyennes (obtenues par de savants calculs coefficientés), ce "réel" est biaisé. Que l'on fréquente un établissement de centre-ville ou de ZEP, avoir 16 de moyenne générale n'a pas la même valeur. Les effets de la constante macabre montrent aussi la répartition implicite qui s'opère dans le classement des élèves. De la 6e à la 3e, on observe enfin une lente et perceptible baisse de la moyenne de classe, "parce que le niveau augmente" ! Tout ceci semblant presque "naturel". D'ailleurs, si le professeur d'Histoire-Géographie rend une moyenne de classe de 6 ou de 18/20, les collègues, les élèves, la direction et les parents s'interrogent sur l'écart avec la norme (qui serait entre 10 et 13/20 selon les établissements et les niveaux de classe).
Ces constantes s'expliquent par des mécanismes protecteurs de la part du professeur, obnubilés tant par la réussite des élèves, que par la moyenne que l'on présente en conseil de classe. Qui ne s'est pas fendu parmi nous d'un devoir de rattrapage pour sauver la moyenne d'un élève ou d'une classe ? Rendre une moyenne comprise dans la norme, c'est sauver l'essentiel, ce que certains nomment la "paix sociale", qui contrairement à ce que l'on croit, ne correspond pas aux supers moyennes des professeurs "démagogiques", puisque cet attribut péjoratif vient donc d'un écart à la norme réelle. Personne ne croit qu'un professeur soit suffisamment génial pour se rapprocher autant de la norme prescrite.
La moyenne d'un élève n'a de valeur que mise en rapport aux autres élèves de la classe. Elle permet de situer l'élève par rapport aux autres, et la moyenne de classe de situer celle-ci par rapport aux autres. Les logiciels de gestion de classe comme Pronote nous fournissent des visualisations graphiques de ces moyennes qui permettent un jugement instantané, simplifiant l'analyse du bilan trimestriel des élèves. Ce système est institué. 

La norme "réelle" instituée est en soit un renoncement. En poussant l'analyse, elle évalue indirectement la mise en oeuvre du programme de l'enseignant par l'écart plus ou moins important de la moyenne avec la norme prescrite, dont tout le monde aura compris qu'elle constitue un horizon inaccessible.

Ce système pervertit les apprentissages, notre coeur de métier. D'une part, la norme "réelle" issue des moyennes générales dit peu des apprentissages. Elle permet de caractériser un niveau général, des points forts et des points faibles par matière, de sanctionner un manque de travail associé à un comportement ou de féliciter les élèves qui se rapprochent le plus de la norme prescrite. Voici peu ou prou le rôle d'un conseil de classe, avec en sus la gestion de l'orientation de l'élève. D'autre part le système maintient les élèves sous une pression constante de résultats positifs, qui provoquent l'adhésion, de la motivation, de l'envie de réussir mais aussi et de plus en plus de la démotivation face à la constance des mauvaises notes, de la résignation voire du rejet total et violent. Ainsi un élève peut-il traverser les quatre années de collège avec 8 de moyenne générale. Et pourtant comment ne pas considérer que l'élève n'a pas progressé ou acquis de compétences dans l'intervalle ? Que penser des effets d'un tel commentaire pourtant bienveillant :  " Kevin a fait des efforts ce trimestre mais l'ensemble reste insuffisant. Il faut s'accrocher et fournir des efforts supplémentaires" ?

La logique du socle commun et du travail par compétences est d'un autre ordre paradigmique, qui efface une partie des effets pervers de système de notation. Sans prétendre résoudre à elle seule tous les problèmes scolaires des élèves (voir les compte-rendus des conférences de Dominique Raullin présentées sur ce blogue).
Aussi la double-évaluation est-elle, dans le cadre du système institué, à éviter. La double-évaluation plaquerait inévitablement les effets pervers de la notation sur un système qui doit valoriser les progrès et nommer les compétences à travailler, tout en fixant un horizon accessible et balisé. Elle introduirait subrepticement la logique du renoncement en s'inscrivant dans le jeu tronqué des normes prescrites et réelles

10 commentaires:

Ticeman a dit…

Jolie réflexion et utile en ces temps! Mais je m'élève sur un truc qui m'a un tantinet énervé! La moyenne élevée d'un élève de ZEP ne vaudrait pas la moyenne élevée d'un élève de centre ville? ça c'est un cliché! et après 11 ans de ZEP RAR et tutti,je peux même dire que c'est une erreur! et comme malheureusement, ces très bons élèves partent souvent vers des etabs de centre ville, on constate régulièrement, que leur moyenne ne change pas!

Ticeman

Thierry a dit…

Joli billet et réflexions utiles à tous. Ce système des moyennes conduit d'ailleurs conduit d'ailleurs certains établissements comme Henri IV à pondérer celle-ci en fonction de l'établissement d'origine et l'on se demande qur quels critères ! C'est le règne de l'arbitraire et de la discrimination.

Anthony Lozac'h a dit…

C'est du moins une idée reçue. J'en ai formulé un certain nombre qui peuvent toujours être nuancée ou contredite ! L'idée étant de pointer les relativités des moyennes. Mais quand je dis que la note n'a pas la même valeur, ce n'est pas l'élève que je juge ni la valeur de l'enseignement dispensé ! J'aurais dû écrire que la perception de la valeur n'est pas la même, ce qui est peut-être plus juste.

Yanick a dit…

La pire de ces moyennes restant "la moyenne générale" de l'élève, de la classe ou de la matière. Elles sont difficile à faire disparaître des esprits des collègues, des parents ... et des bulletins.

infoverlaine a dit…

Tout à fait d'accord… saisissons nous de cette réforme (et de certaines autres) à bras le corps et faisons la nôtre… mais surtout en n'oubliant pas d'être vigilants : tout ceci vient de dirigeants qui ont fait, font… et feront sans doute encore beaucoup de mal à notre métier

Emmanuel a dit…

Pour ceux qui, comme moi, sont convaincus que tu es dans le vrai, il faut maintenant trouver comment mettre en œuvre une évaluation sans notes…
Et en particulier comment répondre à la préoccupation qui s'exprime souvent de la manière suivante : «c'est très bien d'évaluer par compétences, mais plus tard, quand nos enfants entreront inévitablement (!) dans le système des notes il n'y seront pas préparés»

Emmanuel a dit…

(infoverlaine c'est aussi moi, j'étais connecté sur le mauvais compte, désolé)

Anonyme a dit…

@Ticeman : j'ai vu cette année d'anciens élèves de RAR arriver dans le cadre des internats d'excellence et souffrir de grandes difficultés, je suis d'accord pour 90% d'entre eux, mais dans le cas des élèves dont la réussite se fait malgré des conditions familiales très défavorables c'est malheureusement plus complexe.

Sinon, pour le billet, je suis d'accord dans l'ensemble, notamment sur l'idée que les compétences ne doivent pas s'ajouter aux notes (les élèves ne liraient de plus QUE la note), mais il faut alors un système en réseau et développer la vraie connaissance de ce que sont les compétences en stage d'établissement par exemple et non en 2h par des IPR venus vendre la nouveauté de rentrée et s'excuser de ladite nouveauté.
Entièrement d'accord aussi avec la constante macabre, j'ai vu (dans le sens inverse) une élève arriver aux USA avec des moyennes d'un établissement (le mien actuellement) de 13/20 et obtenir un 17 au bac, pas par hasard.

Emilie K

Laurent Fillion a dit…

Totalement d'accord avec Anthony sur l'absurdité de la moyenne.
D'accord également sur l'abandon des notes quand on évalue par compétences. les collègues qui cette année m'ont rejoint dans le projet en voulant conserver les deux systèmes m'ont informé que l'année prochaine ils ne conserveraient que les compétences. Le logiciel sacoche que nous utilisons offre une option intermédiaire intéressante : la possibilité de donner une note en fin de trimestre ou en fin d'année qui n'est en rien une moyenne mais un état d'acquisition des compétences en tenant compte des progrès réalisés. ça permet une entrée progressive pour certains collègues et pour les parents. il ne faut évidemment pas tomber dans le travers qui constituerait à n'utiliser au final que cette note. Mais ça peut aussi aider les élèves qui l'année suivante n'auront pas forcément des profs qui évalueront par compétences (hélas !). à débattre.

Claude a dit…

Intéressante(s) réflexion(s) !
Dans mon établissement on songe a expérimenter un nouveau type d'évaluation (pas pour la prochaine rentrée), j'ai débuté la lecture d'un livre édité par le CRDP d'Amiens qui traite de l'évaluation des élèves sans noter pour me motiver un peu ^^